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Friday, January 25, 2013

Vatican-UK, Coup de gueule luthérien contre le Vatican

Paposcopie, décrypter Benoît XVI
 
En pleine semaine de l’unité des chrétiens, deux responsables luthériens critiquent vivement l’idée, suggérée par deux poids lourds du Vatican, de la création d’un ordinariat destiné à accueillir des luthériens attirés par Rome.
L’Eglise catholique a t-elle le droit de braconner en terre protestante ? C’est, grossièrement résumée, la question qui sous-tend la polémique secouant les milieux de l’oecuménisme... Alors que nous sommes en plein dans la semaine de prière pour l’unité des chrétiens, des responsables luthériens ont fait savoir leur mécontentement quant à la rumeur d’une possible création par Rome d’un ordinariat luthérien, à l’instar des ordinariats anglicans mis en place ces deux dernières années dans les pays anglo-saxons.
 
Eglise anglicane à Montréal en hiver
Un peu de vocabulaire
Ordinariat ? Le mot est plus que jargonnant. Il s’agit d’une sorte de structure canonique que l’Eglise peut créer pour accueillir un groupe de fidèles et de prêtres dans des circonstances bien précises, sous la houlette d’un responsable appelé “ordinaire” qui est le plus souvent, mais pas nécessairement, un évêque. (Rappelons que ce vocabulaire est assez courant dans l’Eglise catholique : “l’Archevêque de Paris est l’Ordinaire des Catholiques des Eglises Orientales résidant en France et n’ayant pas leur propre Ordinaire”)
La chose est donc à distinguer du passage au catholicisme de personnes individuelles. Le but est de rallier des blocs, si possible des paroisses.
En 2009, suite à la demande massive de plusieurs leaders Anglicans de rallier Rome, Benoît XVI avait autorisé, par la constitution apostolique Anglicanorum Coetibus, la création de ces ordinariats. La nouvelle avait créé le scandale dans les milieux anglicans. Mais l’on s’était ensuite assez vite - et assez facilement- réconciliés. Pour preuve, la présence de l’Archevêque de canterbury, Rowan Williams, à Rome lors du synode sur la nouvelle évangélisation et son long (et très beau) discours. Depuis, trois ordinariats ont été créés, en Angleterre, Etats Unis, Australie. On estime le total des ralliés anglicans à une centaine de prêtres et huit évêques, et quelques milliers de fidèles.
Aujourd’hui, on dit que le pape serait prêt à faire de même pour des Luthériens désenchantés par les évolutions internes de leurs Eglises, notamment en matière doctrinale et d’éthique sexuelle, comme l’admission des homosexuels à des responsabilités élevées. Rappelons par exemple que l’évêque luthérienne de Stockholm est une lesbienne mariée à une pasteure et qu’elles ont un fils. Certains luthériens ne l'acceptent pas.
Rappelons au passage qu’il existe une grande diversité de sensibilités doctrinales et liturgiques au sein du luthéranisme mondial. Les luthériens du pays de Montbéliard sont notoirement très proches des réformés. Dans de très nombreux pays, comme c’est désormais le cas en France, luthériens et réformés ont réuni leurs forces et constituent des Eglises Unies.
Mais les luthériens scandinaves ont une autre tradition, réputée pour la beauté et le raffinement de la liturgie, beaucoup plus catholicisante, ce qui les rapproche d’ailleurs des Anglicans “Haute Eglise”. Pour le chrétien moyen, il est d'ailleurs difficile de faire la différence entre une liturgie luthérienne et une messe catholique : le décor est le même. Certaines églises luthériennes ont gardé les termes de prêtres et d’évêques, même si ces vocables ne recouvrent pas la même réalité que le sacerdoce catholique (qui est un sacrement). Ce sont évidemment elles qui seraient les plus visées par cet ordinariat encore hypothétique.
 
Les faits
La polémique qui monte repose sur les paroles de deux hauts responsables du Vatican. Le cardinal Kurt Koch, président du Conseil Pontifical pour l’Unité des chrétiens, a été sollicité sur ce sujet dans un entretien paru sur le site Zenit en octobre dernier. A la question “Pourrait-il y avoir une solution analogue à celle de Anglicanorum Coetibus pour les protestants ?”, le cardinal répond : “Anglicanorum Coetibus n’a pas été une initiative venant de Rome, mais est venue de l’Eglise anglicane. Le Saint Père a cherché une solution, et à mon avis, trouvé une très large solution, par laquelle les traditions ecclésiales et liturgiques des anglicans sont largement prises en considération. Si des souhaits de même nature étaient exprimés de la part de Luthériens, alors il faudrait se pencher sur la question. Mais l’initiative est d’abord du côté des Luthériens.”
Les propos du cardinal Koch, très mesurés, n’ont pas créé d’émoi médiatique. Mais, tout récemment, mi-janvier, la question a été remise sur le tapis par Mgr Gerhard Ludwig Müller, le nouveau patron de la Congrégation pour la Doctrine de la foi. Selon le site de Catholic Culture, le prélat aurait reconnu qu’il existe des Luthériens espérant une réconciliation avancée avec Rome, sous forme d’un “retour” au giron romain, et que l’Eglise catholique devrait les accueillir, de sorte que les luthériens ralliés à Rome puissent conserver “leurs traditions légitimes”. Il a concédé que “l’univers luthérien est un peu différent du monde anglican, parce qu’au sein des anglicans, il y a toujours eu un secteur plus proche du catholicisme.” L’archevêque explique aussi que Martin Luther n’a pas voulu créer son Eglise, mais voulait réformer celle de son temps, et que l’essence du luthéranisme n’est pas l’opposition à Rome.
Ces messages romains ont déclenché les critiques très vives d’au moins deux hauts responsables luthériens, émises au beau milieu de la “semaine de l’unité”. En Allemagne, pays où le dialogue oecuménique est pratiqué comme un art, l’évêque Friedrich Weber a élevé la voix, en tant que responsable de son Eglise, l’EKD (Evangelische Kirche Deutschlands, la grande Eglise protestante outre Rhin et la plus grosse Eglise protestante du monde occidental). Il a dit qu’un ordinariat serait “impensable” et a dénoncé une “'incitation anti-oecuménique à changer de camp", ajoutant que les luthériens qui veulent passer à Rome n’ont pas à chercher un statut particulier en son sein.
De son côté, le pasteur Martin Junge, le secrétaire général de la Fédération luthérienne Mondiale, qui regroupe la plupart des Eglises luthériennes de la planète (75 millions de croyants) a crié au scandale. Selon lui, la suggestion romaine envoie un “mauvais signal”. La création d’un ordinariat “aurait des conséquences profondes pour l’oecuménisme”.
 
Beaucoup d'émotion
En premier lieu, il convient de remarquer que ces responsables luthériens ont peut être surréagi par rapport à la réalité concrète... Les propos de Kurt Koch, d’abord, sont plus que prudents. L’homme n’a certes pas démenti la possibilité d’un deal entre Rome et les luthériens tentés de la rejoindre. Mais s’est abstenu de jeter de l’huile sur le feu. Idem pour Mgr Müller, dont les propos, rappelle Catholic Culture, ont été émis dans le cadre de la promotion d’un de ses livres dans une librairie de Rome. Nous sommes très loin d’une déclaration solennelle du Vatican. Il n'existe même pas de version officielle de ces propos... On ne peut exclure la tentative, par Rome, de lancer des ballons d’essai, de même que les hommes politiques ont l’art de glisser la petite phrase, qui sans être “officielle”, fait le buzz... Mais on reste quand même dans le domaine du virtuel.
Cette réaction au sommet me semble donc un peu hâtive. A moins qu’elle soit l’expression d’une fébrilité sur de possibles défections en cours et connues des pasteurs Weber et Junge, quelques dignitaires luthériens ayant déjà fait des appels du pied à l’attention de Rome.
On peut comprendre l'émoi des luthériens de la base. En pleine semaine de prière pour l'unité des chrétiens, l'annonce d'un ordinariat peut être interprété comme une provocation, un appel à la croisade pour convertir les protestants... Comme si Rome les appelait à se renier, à rejeter leurs fondamentaux pour rejoindre le pape. Comme si Rome voulait les obliger à renoncer à leur Sola Fide, et les forcer à faire l'adoration eucharistique ou prier la Vierge. Un témoignage d'une luthérienne recueillie hier par un tiers s'indignait ainsi : "Intégrer l'église catholique par un ordinariat luthérien, c'est accepter le système papal, la curie romaine, refuser le sacerdoce des femmes, le mariage des pasteurs, etc... Et ça, pour une protestante luthérienne, c'est impensable, inacceptable; et je ne parle pas de nos différences dogmatiques..."
Or il est évident que les propos de nos deux prélats du Vatican concernent les luthériens qui sont déjà "crypto-catholiques", déjà "romains" dans leur for intérieur mais qui n'osent pas encore faire le pas... Le cardinal Koch et Mgr Müller ne pensent aucunement, à mon avis, aux luthériens qui sont bien dans leur peau, lesquels ne sont pas du tout concernés par un ordinariat. Ils ne visent que les Luthériens qui adhèrent au Catéchisme de l'Eglise catholique et acceptent la primauté du pape... Par ailleurs, si leurs propos sont médiatisés en pleine Semaine de l'Unité, ils sont antérieurs à cette période où l'on célèbre l'oecuménisme. Pas de volonté de provocation, donc...
Il y a une certaine pertinence dans l'attraction luthérienne vers Rome... Même si les protestants au sens large n’ont jamais accepté l’autorité du pape, le mouvement oecuménique n’a jamais nié que la primauté du pontife romain était une question incontournable. Ainsi donc, le fait qu’il existe au sein des Eglises protestantes des gens qui aspirent à une unité formelle avec Rome n’est pas une aberration. D’autant plus chez les Luthériens, qui ont toujours été, avec les Anglicans, les protestants les plus "catholiques"....
Luther, à l’origine de sa mission, n’était pas anti-pape. Il voulait juste réformer l’Eglise. D’aucuns estiment ainsi que si l’Eglise de 1517 avait introduit les évolutions entérinées par Vatican II, Luther n’aurait pas été obligé de se radicaliser, et que la rupture n’aurait pas eu lieu. En d’autres termes, un luthérien pourrait revenir dans l’Eglise catholique - qui s’est rapprochée du Luther mystique grâce à Vatican II - sans nécessairement renier son luthéranisme. Sauf à valoriser davantage le Luther d'après la rupture, décrivant le pape comme l'Antéchrist...
Par ailleurs, et c’est un effet positif de l’oecuménisme, le dialogue et l’échange entre les confessions chrétiennes amènent naturellement à ce que des individus puissent changer d’affiliation confessionnelle en se côtoyant davantage. Dans les deux sens. La chose n’est pas nouvelle et s’accentue à l’ère du zapping spirituel.
 
Braconnage prédateur ou Pastorale des brebis perdues ?
La question de fond est ici, comme ce fut le cas avec l’Anglicanisme, l’impression désagréable que Rome renoue avec les vieux démons de l’avant Vatican II, à savoir qu’elle est prête à tout pour convertir les "hérétiques", à les faire revenir dans le giron de l’Eglise, et donc qu'elle rompt avec une vision “chaste” du dialogue oecuménique. Cette chasteté ne cherche pas à récupérer l’autre, surtout quand il traverse un moment de doute... La création d’un ordinariat est donc interprétée comme un appât irrésistible pour faire “craquer” celui qui aimerait passer à Rome mais qui est retenu dans son Eglise protestante pour des raisons culturelles ou esthétiques. L’être humain étant ce qu’il est, la possibilité offerte à un luthérien d'être accueilli avec tout son patrimoine liturgique et spirituel aide à lever l’inhibition...
C’est une technique de séduction jadis exercée avec l’uniatisme dans les siècles reculés, lorsque Rome a détaché des pans entiers des Eglises orthodoxes en leur permettant de garder leurs rites. Mais les enjeux étaient surtout géo-politiques. Et l’Eglise catholique a renoncé à cette tentation lors des accords de Balamand, il y a 20 ans.
On ne peut totalement exonérer Rome de ce désir trouble. Mon expérience est que le discernement de certains catholiques est parfois altéré à la pensée que des protestants pourraient revenir en masse dans le giron de l’Eglise... Comme si cela pouvait légitimer le catholicisme comme seule “vraie” religion. Mais c’est de la pensée magique.
Mais on peut affirmer aussi que la situation actuelle n’est pas celle de l’uniatisme. Les évolutions sociétales de ces dernières décennies ont déclenché des divisions théologiques considérables au sein des Eglises issues de la Réforme sur les questions d'éthique. Depuis 2003 et l’ordination militante d’un évêque gay vivant en couple dans l’Eglise épiscopalienne, l’unité de la Communion Anglicane a explosé. Les évêques du Sud ont carrément boycotté la Conférence de Lambeth de 2008. Mais bien des Eglises protestantes ont aussi connu de vives tensions, voire des schismes (larvés ou déclarés).
Le fonctionnement démocratique des protestants, avec des décisions prises à la majorité des voix dans des synodes, implique qu’il existe des gens qui se retrouvent, lorsqu’ils ont perdu un vote, face à des réalités qu’ils ne peuvent accepter, et qui sont frustrés. C’est le jeu démocratique. Les évolutions introduites dans les Eglises protestantes ont logiquement créé des minorités malheureuses.
Par ailleurs, le pape est légitime dans un rôle pastoral. Que des croyants viennent massivement à lui pour lui demander son aide, parce qu’ils se sentent négligés par leur Eglise, n’est pas la faute du pape. Les responsables de ces Eglises doivent assumer leurs choix, des choix qui conduisent certains de leur fidèles à se tourner vers Rome. Les dignitaires luthériens doivent assumer la pluralité qui est en leur sein. Du côté catholique, l’accueil de ces conservateurs pourrait poser problème à certains, mais disons que c’est un débat interne au catholicisme, parallèle à cette réflexion sur l’oecuménisme.
Sans oublier qu'un ordinariat pourrait aussi "aider" les Eglises luthériennes. Si une partie de leurs fidèles déçus s’en vont vers Rome, cela renforce leur unité interne, leur équilibre et leur calme. Et cela ne déstabiliserait pas l’ensemble, car on ne parle pas ici de grands chiffres. In petto, Rowan Williams a dû se féliciter que le pape purge l’Anglicanisme de tous ces opposants qui lui menaient la vie dure depuis des années, bloquant les rouages décisionnels dès qu'ils le pouvaient et se faisant passer pour des victimes ...
 
Un contexte difficile
Dans le cas des Luthériens, le contexte actuel explique leur réaction épidermique. Les Luthériens sont blessés. Ils ont très modérément apprécié le passage en 2011 du pape à Erfurt, où Benoît XVI les a appelés, à mots à peine couverts, à s’inspirer de Luther, de son sens du péché et de la grâce, et donc à revenir aux fondamentaux de la foi... Alors qu’il a parlé tout différemment aux orthodoxes, évoquant avec eux l’intercommunion. De sorte que les avancées spectaculaires permises par la signature de l’accord sur la justification par la foi de 1999 entre Luthériens et catholiques semblaient presque un pieux souvenir.
Ensuite, la perspective de l’anniversaire des 500 ans de la Réforme, en 1517, est dans les têtes. Il s'agit de l'affichage des thèses de Martin Luther contre les indulgences. Comme le précisait récemment le nouveau président de la Fédération protestante de France, c'est le grand chantier des protestants, qui comptent bien faire de cette occasion une “Protestante Pride”, ce qui n’est pas du goût de maints responsables ou théologiens catholiques qui préféreraient mettre l’accent sur la blessure qu’a représenté la Réforme, quitte à ce que l'Eglise catholique batte sa coulpe pour la part de responsabilité romaine dans la rupture.
L’autre enjeu est allemand. Luther l'était, comme Benoît XVI, de même que le nouveau patron de la Doctrine de la Foi, Mgr Müller, qui serait en charge d'élaborer cet ordinariat ! Un Luthérien allemand comme Friedrich Weber se sent sans doute d'autant plus obligé de s’exprimer de façon critique sur l’ordinariat que l'enjeu symbolique est énorme... dans un pays où catholiques et protestants sont à égalité. Or la stabilité de l'Allemagne ne repose pas que sur l'économie, mais sur une sorte de paix entre catholiques et protestants. Les rivalités sont réelles, mais comme dans une famille, sont tues ou dépassées dans l'affection. Mais si Rome mettait un coup de pied dans la fourmillière, ce serait compliqué à gérer.
Outre Rhin, les luthériens savent que les évêques catholiques allemands, concernés au premier chef, ne sont sûrement pas enchantés de cette perspective, qui conduirait à une Eglise luthérano-catholique dans l’Eglise catholique allemande, de même que les évêques catholiques anglais ont freiné des quatre fers devant le projet de l’ordinariat anglican, que Rome leur a imposé... Les évêques luthériens envoient donc un message aux évêques allemands : activez-vous en haut lieu pour faire dérailler le train... Sinon, nos relations vont sacrément se dégrader.
 
L’ordinariat, une panacée ?
Revenons sur l’ordinariat. Est-ce une sainte ou une saine idée ? Non, je ne crois pas.
Le principe de l'ordinariat est de donner un cadre canonique et pastoral non seulement à des personnes individuelles, mais aussi à des groupes voire des paroisses entières passant en bloc à Rome. Ceci suscite chez moi une forte réticence. Au delà même du fait que le pape donne l'impression qu'il "casse les prix" pour décider le client à passer à l'achat...ce que je trouve désagréable.
 
Si l’on veut devenir catholique, il est sain et saint :
1/ de faire ce chemin dans une réelle autonomie spirituelle, qui sollicite le désir en profondeur. Or il ne s'agit pas de se reposer sur le groupe, ou sur le charisme d’un leader. Sinon, la démarche n’est pas assez solide.
2/ d’accepter une perte. Non, on ne chantera plus le dimanche ces merveilleux cantiques de la Réforme, non ! Oui, il faudra se contenter des cantiques cathos parfois mièvres des années 80... (Je reconnais ici, en tant qu’ancien protestant, combien les cantiques et surtout les psaumes me manquent, mais c’est tant mieux et du coup, j’ai plaisir à les entendre si je vais une fois ou l’autre au culte). Tout passage comporte une déchirure et un renoncement. Le principe de l’ordinariat nie cette rupture nécessaire. C’est pourtant de la saine anthropologie spirituelle.
3/ d'éviter le phénomène du ghetto. "Tant qu'à se convertir au catholicisme, autant plonger dans la réalité vivante du tissu catholique. Cela n'a pas de sens de rester entre soi en changeant seulement son étiquette d'affiliation confessionnelle", m'expliquait un prêtre ex-anglican qui est devenu catholique il y a 20 ans, de façon solitaire et courageuse. "L'ordinariat encourage les ex-Anglicans à rester entre eux, à ne pas se mélanger, à continuer leur petite cuisine, leur petites affaires nombrilistes. Ce n'est pas une saine vision de l'ecclésiologie catholique, qui appelle à transcender les chapelles et les particularismes. Catholique veut dire universel". Voilà pourquoi les évêques anglais étaient réticents à l'ordinariat. Une Eglise n'a pas besoin d'une église parallèle... Le risque serait le même pour les Luthériens.
 
On ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre, un point c’est tout. C’est ce que pensent aussi de nombreux Anglicans qui sont passés à Rome dans les années 90, après l’introduction de l’ordination des femmes, notamment des prêtres qui se sont “insérés” dans les diocèses. C’est grâce à cette insertion que 5% des prêtres catholiques d'Angleterre sont mariés et pères de famille. Rome a sans doute voulu l’ordinariat anglican pour éviter que d’autres prêtres mariés ne rejoignent en force les diocèses anglais. En les cantonnant dans un ordinariat, elle limite l’impact de ce clergé marié. Chose qui s’appliquerait aussi pour les pasteurs luthériens en cas d’ordinariat.
Par ailleurs, il y a toute une logique de pouvoir qui est à l’oeuvre dans l’établissement d’un ordinariat. Dans le cas des Anglicans, cela a permis à des ténors d’avoir une place toute chaude dans une nouvelle hiérarchie ad hoc, alors que sinon, les convertis auraient dû se fondre dans la masse, faire leur trou dans une Eglise catholique où ils n’avaient pas de réseaux, ce qui n’est pas facile pour des clercs déjà “installés”.
Renoncer à un statut est le prix coûteux qui vérifie la pureté d’intention du “converti”, et tous les prêtres transfuges en payèrent le prix fort dans les années 1995-2000. La plupart des prêtres que je connais ont dû recommencer à zéro, comme simples laïcs de base, avant d’être réordonnés comme prêtres catholiques. Au contraire, les évêques ou prêtres anglicans qui sont devenus catholiques dans le cadre de l’ordinariat ont pu conserver de façon avantageuse leur position de pouvoir ou de prestige, et ont été réordonnés dans la foulée. C’est aussi pour cette raison que l’ordinariat ne me semble pas être une solution d’une grande pureté.
 
L'argument (bidon) de la variété liturgique
Certains ont loué, au sujet des Anglicans, la volonté du pape de permettre l’expression d’une variété liturgique, dans le droit fil de la réhabilitation de la messe tridentine de 2007. Voilà ce que disait Anglicanorum Coetibus : “Sans exclure les célébrations de la liturgie selon le rite romain, l'ordinariat a la faculté de célébrer l'Eucharistie et les autres sacrements, la liturgie des heures et les autres célébrations liturgiques selon les livres liturgiques propres à la tradition anglicane qui auront été approuvés par le Saint-Siège, de manière à ce que soient maintenues au sein de l'Eglise catholique les traditions liturgiques, spirituelles et pastorales de la Communion anglicane, comme un don précieux qui nourrit la foi des membres de l'ordinariat et comme un trésor à partager”.
Maintenir au sein de l’Eglise catholique le patrimoine anglican ? Pourquoi pas, si l’on considère que la culture anglicane est une expression particulière, anglaise, de l’antique catholicité latine... Il est vrai que les splendides offices anglicans ont maintenu la prière des heures dans la liturgie commune, là où elle a disparu dans l’Eglise catholique. Assister aux vêpres du dimanche dans une cathédrale anglicane est une expérience inoubliable, qui fait plutôt honte aux catholiques d’avoir laissé se perdre cette tradition chez eux...
Mais cette interprétation valorisant la pluralité liturgico-culturelle voulue par Benoit XVI est une imposture si l’on sait que la plupart des Anglicans qui sont devenus catholiques depuis deux ans étaient des Anglo-catholiques, c’est-à-dire des catholiques plus romains que les catholiques, et surtout dans leur style liturgique.
Rappelons que l’anglo-catholicisme est un phénomène né dans la seconde partie du XIXe siècle, lorsque des Anglicans très attirés par Rome ont copié à l’outrance tout ce qui se faisait de plus romain, mais sans passer à Rome d’un point de vue canonique. Des prêtres anglicans ont même fait de la prison, à l’époque victorienne, pour avoir célébré la messe tridentine, pratiqué l’adoration eucharistique et la confession, toutes choses interdites par la loi britannique...héritée de l’époque élisabéthaine.
Ceux qui ont rejoint l’ordinariat depuis deux ans sont leurs héritiers, et je peux affirmer, pour en connaître un certain nombre, que leur patrimoine soit disant anglican était, depuis des décennies, totalement romain ! Il s’agissait d'Anglicans à qui il ne manquait plus que le nom de catholiques... Ils utilisaient le missel romain et leurs églises ressemblent aux sanctuaires baroques italiens, regorgeant de statues de saints, de reliquaires, etc... Créer une structure ad hoc ne s’imposait pas au nom de la diversité liturgique que voulait soit disant insuffler Benoit XVI...
Selon cette perspective, un ordinariat luthérien se justifierait davantage, car les crypto-cathos éventuellement concernés au sein du luthéranisme ont réellement une liturgie, qui même si elle est catholicisante, n'est pas déjà copiée sur la liturgie catholique, comme c'était le cas des Anglo-catholiques.
En attendant, il faudrait déjà, comme le suggérait le cardinal Koch, qu'il existe une demande massive de la part de Luthériens désirant rejoindre Rome. Ce qui est loin d'être attesté... Affaire à suivre, donc. par Jean Mercier Source

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